Agir pour le Climat, Avenirs Energétiques & Observ’Er ont souhaité proposer une contribution collective, en amont de la concertation de l’étude Futurs énergétiques 2050 par RTE.
Les associations soussignées remercient RTE pour l’esprit de concertation qui l’anime dans le cadre de l’actualisation de l’études Futurs Energétiques 2050. Elles tiennent à faire à ce stade les remarques suivantes
L’étude devrait s’appeler simplement Futurs Energétiques 2060, car son point d’arrivée est beaucoup plus sûrement 2060 que 2050. Voici cinq ans déjà, dans l’étude initiale de nombreuses perspectives étaient ouvertes sur 2060, c’est encore plus vrai aujourd’hui.
Il y a là une obligation de transparence. Ainsi, à la p.13 de la présentation faite le 19 décembre, une référence écrite au discours de Belfort évoque un programme de 6 EPR2 et le lancement d’études pour 8 EPR2 additionnels, soit une capacité totale pour le nouveau nucléaire de 23 GW. Cependant, le graphe associé, extrait de l’édition 2021 de l’étude, illustre des trajectoires hautes N03 et N2 à 36 et 40 GW en 2060, soit entre 22 et 24 EPR2. Les résultats centraux de l’étude ne devraient pas alimenter la confusion entre le nombre d’EPR à construire pour 2050 et ceux à construire pour 2060.
Consommation
- En ce qui concerne les trajectoires de consommation, les signataires partagent la vision selon laquelle il importe d’utiliser l’électricité bas-carbone autant que possible afin de chasser les combustibles fossiles des secteurs de consommation finale, bâtiments, industries et transports. Il convient d’orienter les politiques publiques vers l’électrification, directe autant que faire se peut, indirecte (e.g. via la production d’hydrogène) seulement lors qu’il n’est pas possible de faire autrement.
- Il conviendra d’investiguer d’emblée, via la concertation avec les usagers, les potentiels de flexibilité que cette électrification peut révéler, via la gestion de la demande et les stockages d’électricité, de chaleur, de froid ou de produits intermédiaires. Il ne faudrait donc pas se limiter à la chaleur, ainsi qu’il est proposé. A l’inverse, cet examen devrait être étendu à l’ensemble des usages, anciens ou nouveaux, de l’électricité (par exemple la fusion de l’alumine, ou encore l’utilisation des data centres pour l’intelligence artificielle).
- Les politiques d’amélioration de l’efficacité énergétique sont utiles et doivent être renforcées ; l’expérience montre toutefois des effets rebonds qui en affaiblissent les effets sur le niveau de consommation d’énergie tout en améliorant le niveau de confort et les impacts sur la santé. Le soutien à l’isolation thermique se révèle donc une politique autant sociale qu’environnementale, favorisant un meilleur confort, voire une meilleure santé, mais ne réduisant parfois que modestement les consommations énergétiques. L’étude devra définir son rôle dans la réduction de la thermosensibilité du système électrique, et le passage des pointes.
- Les politiques publiques d’incitation à la sobriété sont utiles mais restent à manier avec une certaine précaution dans les pays démocratiques, afin d’en éviter le rejet populaire. Aussi utiles qu’elles puissent être pour accélérer la décarbonation de l’économie, leur effet reste difficile à prévoir, selon le niveau d’adhésion de la population. Il faudra éviter d’assimiler la sobriété à une baisse du confort de vie.
- Nous estimons qu’une part significative de l’hydrogène industriel, utile à la production d’ammoniac, de méthanol, de combustibles synthétiques bas-carbone et peut-être de fer pré-réduit, a vocation à être produit à terme dans des pays dotés d’excellentes ressources éoliennes et solaires. L’avantage dont nous disposons actuellement du fait de l’hydroélectricité et de l’électricité nucléaire provenant d’investissements largement amortis ne durera sans doute pas éternellement, et tout laisse à penser que le nucléaire neuf ne sera pas compétitif avec l’électricité renouvelables produite en France ou, a fortiori, dans des pays mieux dotés.
- In fine, nous considérons les trajectoires de consommation d’énergie finale d’une part, d’électricité de l’autre, en particulier la trajectoire « imports », comme correspondant aux objectifs climatiques du pays. 800 TWh d’électricité sur une consommation finale de 1100 TWh représente un taux d’électrification (hors molécules de synthèse) de 73%, légèrement supérieur à celui envisagé en Chine par exemple (64 à 67%) à l’horizon 2060.
Production
Nucléaire
- Nous comprenons l’intérêt stratégique de conserver une part d’énergie nucléaire dans un mix énergétique diversifié. Cependant…
- En ce qui concerne le nucléaire existant, nous estimons que l’étude ne saurait prendre pour acquise l’hypothèse de la prolongation de certains réacteurs – encore moins de tous – au-delà de 60 ans. Les réacteurs en service les plus anciens en France ont été mis en service en 1979 et n’ont donc aujourd’hui que 46 ans de fonctionnement. Les réacteurs les plus anciens encore en activité dans le monde ont été mis en service en 1969, aux Etats-Unis, en Inde et en Suisse, et affichent donc 56 ans de fonctionnement. A date, aucun réacteur nucléaire n’a donc franchi la barre des soixante années de fonctionnement. Il serait excessif d’évoquer à ce sujet une « expérience américaine ». L’hypothèse d’une durée moyenne de fonctionnement de 66 ans ne saurait être présentée comme « prudente ». Au minimum, il conviendra de construire des stress tests sur des hypothèses moins ambitieuses, du type âge moyen 55 ans.
- Les renouvellements de licences accordées par la Nuclear Regulatory Commission (NRC) aux Etats-Unis pour la poursuite de l’exploitation de certains réacteurs jusqu’à 80 ans ne résultent pas de procédures réellement comparables à celles mises en œuvre en France. Les inspections périodiques de l’Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection (ASNR) sont à la fois plus rapprochées – délivres pour dix ans, contre 20 ans pour celles que délivre la NRC – et plus exigeantes, notamment en ce qui concerne les retours d’expérience internationale et la mise à niveau des installations selon les standards les plus récents. Ces renouvellements de licence ne permettent nullement de préjuger que des autorisations de fonctionnement au-delà de 60 ans seront données ad libitum.
- L’ASNR a autorisé le fonctionnement jusqu’à 50 ans de plus d’une majorité des 32 réacteurs de 900 MW mais n’a pas encore formellement défini les conditions génériques de leur exploitation au-delà de 50 ans Elle n’a défini qu’en 2024 les conditions génériques à l’exploitation au-delà de 40 ans des 20 réacteurs de 1300 MW.
- La construction effective de nouveaux réacteurs de type EPR2, à supposer que la décision finale d’investissement soit effectivement prise avant fin 2026, dans les délais et aux coûts annoncés le 16 décembre dernier, reste entièrement à démontrer. La difficulté est qu’elle ne peut être démontrée a priori : seul l’avenir tranchera. Il convient d’intégrer cette incertitude, là encore par le moyen de stress tests
- Le rôle d’éventuels petits réacteurs modulaires reste également à définir. La cogénération de chaleur et d’électricité ne fait sens qu’en présence de débouchés. Leur utilisation pour des fins de chauffage urbains – limitée naturellement à l’hiver – est susceptible de soulever d’épineux problème d’acceptabilité à proximité d’agglomérations significatives. Leur potentiel à des fins de chaleur industrielle paraît limitée par le faible niveau de température fourni par les réacteurs à eau. D’éventuels réacteurs à gaz à haute température auraient un champ plus large, cependant les besoins de chaleur industrielle – cimenterie, métallurgie, plasturgie – se situent majoritairement à des niveaux de température supérieurs.
Solaire
- Les associations soussignées considèrent le développement du solaire en toitures, porté par l’autoconsommation individuelle et collective, comme irrésistible. L’agrivoltaïsme présente un potentiel intéressant, pour peu que le cadre réglementaire, déjà très étroit, ne se trouve pas à nouveau modifié dans le sens de nouvelles restrictions.
- Les contraintes excessives affectant les parcs au sol, indispensables à la conservation de faibles coûts de l’électricité, devraient être allégées – en particulier les dispositions légales qui font de la production d’électricité photovoltaïque la seule activité économique interdite de solliciter des autorisations de défrichement au-delà de vingt-cinq hectares. Notons à ce sujet que les délaissés agricoles s’élèvent suivant les chiffres de ministères de l’agriculture à trois millions d’ha. Ils ne sont donc plus cultivés mais sont réglementairement interdits aux centrales au sol.
Eolien terrestre
- L’approche « explicite et prudente » de l’évolution technologique proposée par RTE, selon laquelle les nouveaux parcs et une partie de ceux renouvelés s’appuieraient sur la même répartition de machines que celles observées ces 4 dernières années, nous semble intenable. Les principaux fabricants européens abandonnent aujourd’hui les modèles de faible hauteur et de faible surface balayée, faisant craindre en réalité que les trajectoires de déploiement même les moins ambitieuses envisagées ne puisse être réalisées sans une révision profonde des conditions de déploiement en France. Celle-ci favorisera du même coup des facteurs de charge plus élevés, et un nombre de mats moins importants pour une même puissance totale.
- Le nombre de mats est un élément plus pénalisant que leur hauteur du point de vue de la visibilité et de l’acceptabilité des éoliennes. L’expérience étrangère montre que le nombre d’éoliennes impacte plus la visibilité que leur hauteur. La nuisance nocturne peut être très fortement diminuée par des moyens dynamiques à l’approche d’aéronefs. La protection de la faune volante peut également être assurée par des moyens dynamiques en fonction de l’approche des animaux (effarouchement, bridage en dernier ressort) plutôt que par des dispositions pérennes (garde au sol, hauteur maximale en bout de pale, bridages saisonnalisés).
- Un facteur limitant important est la zone d’exclusion, d’une dimension unique au monde, autour des radars météorologiques ou militaires. Cependant, des pays européens dont le besoin de radars militaires est au moins égal au nôtre, l’Allemagne et plus encore l’Estonie, ont récemment démontré la possibilité de réduire fortement la taille de ces zones sans rien sacrifier de la sécurité nationale.
- Tout comme le photovoltaïque au sol en grandes centrales, les éoliennes fortement toilées sont indispensables à la conservation de faibles coûts de l’électricité, elle-même condition de toute réindustrialisation durable.
Eolien en mer
- Les associations soussignées ne voient pas la nécessité d’éloigner davantage les projets de parcs éoliens. L’expérience, tant internationale que nationale, montre que la plupart des craintes exprimées durant la période d’élaboration des projets et relatives à d’éventuelles gênes visuelles ou conflits d’usages se dissipent rapidement après la mise en service.
Bioénergies
- L’hypothèse d’une disponibilité plus contrainte de biomasse ne conduit pas nécessairement à abaisser la puissance installée de ces moyens ; cette proposition ne pourra être sérieusement envisagée, notamment en ce qui concerne les moyens adaptés aux biomasses gazeuses voire liquide, qu’à la lumière du bouclage en puissance.
Mix électriques
- Il a été avancé que les scénarios extrêmes étaient suffisamment improbables pour être éliminés d’emblée. S’il est exact qu’il est sans doute inutile de leur consacrer trop d’efforts de développement et d’analyse, il nous paraît au contraire utile de les maintenir dans l’étude dès lors que des forces parlementaires non négligeables s’y réfèrent.
- Les flexibilités semblent essentiellement analysées du point de vue de la production. Il nous semble également nécessaires d’envisager tous les potentiels de flexibilité de la demande (voir ci-dessus 2.)
- Les STEP peuvent voir leurs capacités électriques augmentées afin de s’orienter davantage encore vers un rôle de production de pointe. Des STEP de « longue durée » de stockage semblent envisageables par mise en relation de réservoirs de grande taille appartenant aujourd’hui à l’hydroélectricité « classique », comme dans le cas de la « chaîne Durance ». Nous préconisons l’étude de ce potentiel, qui continue de distinguer les STEP des possibilités à court et moyen terme des systèmes de stockage d’énergie par batteries.
- En ce qui concerne la décarbonation des moyens thermiques de pointe, il nous paraît que d’autres hypothèses doivent être envisagées, notamment celle de l’ammoniac électrolytique, facile à stocker en surface, et qui peut être brûlés dans des turbines à gaz ou des moteurs à combustion interne. Comme déjà indiqué (21.), la biomasse sous forme gazeuse voire liquide reste à terme un candidat qu’il ne faut pas écarter prématurément pour ces usages de courte durée.
- L’augmentation envisagée de la production électrique décarbonée en 2050 et 2060 n’est pas nécessairement synonyme d’une ambition nucléaire accrue, étant donné les incertitudes entourant la prolongation du parc actuel et plus encore la construction de réacteurs neufs. Nous nous réservons naturellement de revenir sur ce point lors de l’étude économique des différents scénarios.
Observ’ER
Agir pour le Climat
Avenirs Energétiques

