Tribune publiée sur le site de Libération, le 12 août 2026
Dans sa récente interview à Libération, Monique Barbut a cru devoir remettre une couche de dénigrement de la climatisation : «Lorsqu’on parle de climatisation pour tous, en plus de faire l’impasse sur les vraies politiques d’adaptation du logement, on ne dit pas qui paiera à celui qui gagne à peine 1 200 euros par mois, sans oublier le surcoût sur sa facture d’électricité…» Il est plutôt fâcheux que la ministre de la Transition écologique, qui doit formuler des propositions dès octobre au Premier ministre quant à l’adaptation au changement climatique et aux canicules, semble rester prisonnière d’une aversion qui n’est plus de saison.
Elle ne dit pas ce que seraient de «vraies politiques d’adaptation du logement» : faisons-lui le crédit de mettre en haut de la pile l’isolation des toitures métalliques et la pose de protections solaires externes sur les fenêtres. L’énergie du Soleil, qui frappe les premières et pénètre les secondes transforme d’honnêtes bâtiments en fours, que leurs murs soient bien isolés ou pas. Tout de suite après viennent les ventilateurs (qui donnent une sensation de fraîcheur) et les climatisations réversibles, ou pompes à chaleur «air – air».
Celles-ci ne se contentent pas fournir une fraîcheur réelle et prévenir ainsi les surchauffes estivales, elles contribuent aussi à chauffer les bâtiments l’hiver, avec une grande efficacité : chaque kilowattheure d’électricité apporte à l’intérieur deux à cinq kilowattheures de chaleur. Avec l’électricité française très décarbonée, un tiers renouvelable deux-tiers nucléaire, c’est une aubaine pour réduire rapidement nos émissions de gaz à effet de serre. Les climatisations réversibles contribuent à la lutte contre les causes du dérèglement climatique, en même temps qu’elles en réduisent directement les effets nocifs sur les habitants.
«On ne dit pas qui paiera…», mais les économies sur le chauffage en hiver l’emporteront sur les dépenses supplémentaires d’été. De beaucoup, pour ceux qui se chauffent déjà à l’électricité. Moins naturellement pour ceux qui se chauffent au gaz ou au fioul, moins coûteux que l’électricité ; au pire, les économies d’hiver pourront au moins compenser les dépenses estivales. En attendant qu’une réforme de la tarification de l’électricité permette à chacun de profiter plus largement du faible coût de l’électricité des panneaux photovoltaïques, surabondante l’été quand il faut climatiser.
Reste le coût de l’installation des PAC air – air, les moins chères, et dont le gouvernement vient à raison d’abaisser le taux de TVA. Mais elles ne sont pas remboursables au titre de MaPrimeRenov… et les isolations de toiture et pare-soleil ne seront aidées dès le 1er septembre prochain que dans le cadre de «rénovations globales». Leur coût moyen est proche de 50 000 euros par logement, selon l’Observatoire de la rénovation énergétique, et leur rythme est très lent. Si l’on veut vraiment donner un coup de main à «celui qui gagne à peine 1 200 euros par mois», il faut d’abord renverser cette réforme à contretemps sur l’isolation des toitures et les protections solaires, et rendre la PAC air – air éligible aux aides de MaPrimeRenov.
D’autres dispositions font obstacle à la mise en place des isolations de toiture, des pare-soleil et des climatisations réversibles : l’obligation de décisions à la majorité qualifiée en copropriété, et la nécessité d’obtenir un avis conforme des Architectes des bâtiments de France autour de tout monument historique (90 % de la surface Paris). En somme, l’habitabilité de millions de logements l’été – de mai à octobre… – est aujourd’hui otage de l’illusion dogmatique de la rénovation parfaite du l’ensemble du bâti ancien, otage des copropriétaires des étages nobles moins concernés par la chaleur irrespirable des derniers étages, otage enfin d’un conservatisme de bon aloi qui met l’esthétique hors d’atteinte de toute autre préoccupation.
Avec ses propos peu favorables à la climatisation, Monique Barbut avait peut-être dans le viseur le «grand plan de climatisation» de Marine Le Pen, qui a voulu faire oublier d’un coup des décennies de climatoscepticisme. Et bien sûr, la climatisation ne réglera pas tout, loin de là. L’adaptation au dérèglement climatique ne doit pas faire perdre de vue la nécessité de le combattre pied à pied. Mais justement, la climatisation réversible agit sur les deux tableaux… Elle représente un espoir pour des millions de Français, et leur fournit une motivation puissante pour décarboner leurs chauffages. Les prendre ainsi à revers, c’est pour les défenseurs de l’environnement alimenter la machine à perdre.

